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Dany Brillant

Dany Brillant

Elvis Presley - Frank Sinatra. Deux mythes, deux chanteurs acteurs. Les deux plus grands hommes de spectacle de la culture américaine et mondiale. Les plus deux plus grandes voix de l’Amérique. Frank Sinatra le crooner, Elvis Presley le rocker. Sinatra le cœur et la tête. Elvis le corps et l’âme. Deux personnalités distinctes, deux attitudes, deux sons. Sinatra a popularisé le jazz une musique de blancs jouée par des noirs. Elvis Presley a démocratisé le rock’n’roll : une musique de noir jouée par des blancs.

J’ai sur-adoré et me suis souvent inspiré du swing tranquille de Sinatra. J’ai voulu à présent me reconnecter au son fiévreux d’Elvis. Et lever aussi des malentendus car en écoutant leur musique, je pense que Elvis est sans doute le dernier crooner et Sinatra un authentique rebelle. Les deux ont fait beaucoup pour faire avancer la cause des noirs et la lutte pour les droits civiques.

À la fin des années 50 leurs styles s’opposaient violemment. Sinatra trouvait le rock vulgaire et brutal et Elvis ne chanta jamais de jazz. Moi qui ai commencé dans les cabarets parisiens dans les années 80, j’ai toujours été étonné du mépris affiché des jazzman et les rockeurs entre eux. Les musiciens de jazz jugeaient le rock racoleur et abêtissant et les musiciens de rock trouvaient le jazz trop abstrait et pas assez dansant. Moi qui aime les deux, j’ai tenté sur ce disque une réconciliation entre le rock et le swing car ils ont la même source. Tout a commencé en 1917 à la Nouvelle Orléans : l’année de naissance du jazz, un genre nouveau qui allait donner naissance à toute la musique du 20e siècle. Il se développe dans les années 20 et 30 surtout à New York dans les clubs de Harlem et dans la communauté noire.

C’est le plus grand chanteur des années 40, Frank Sinatra, qui en fera une musique populaire et raffinée adressée uniquement à un public blanc. Mais c’est Elvis Presley qui fera la vraie révolution musicale, une déflagration planétaire au milieu des années 50 en y intégrant la musique plaintive des champs de coton. Presley fera la synthèse de toute la musique populaire américaine de l’époque en mélangeant le gospel des églises, la country blanche de Nashville, le blues de Memphis pour inventer le rock’n’roll, un genre qui fera du chanteur le plus gros vendeur de disques au monde (1 milliard de disques) et un artiste adulé comme un saint. Mon idée est que ce qu’a commencé Sinatra dans les années 40, Elvis l’achèvera dans la décennie suivante c’est-à-dire rendre accessible à la population blanche de l’Amérique puis étendue au monde entier la musique qu’inventait les noirs à cette époque mais qui ne sortait pas du ghetto à cause des lois raciales.

Il n’y a donc pas d’opposition entre ces deux frères ennemis mais une continuité logique. Pour moi, le rock and roll des années 50 est le couronnement du swing né 40 ans plus tôt quand le jazz de l’époque (be bop et free jazz) avait abandonné l’idée de faire danser les gens et ne se vendait plus.  Le rock a pris le relais du swing pour reprendre sa danse jubilatoire et libératrice, c’est pourquoi les deux danses sont très similaires et cousines (lindy hop et rock’n’roll).  Au début des années 50, les crooners bien installés plaisaient aux parents mais leur musique manquait un peu d’excitation et de fureur de vivre. Les jeunes de cette époque n’avaient pas de musique à eux, ils attendaient leur messie.

Le 5 juillet 1954, Elvis, accompagné de Scotty Moore à la guitare et de Bill Black à la contrebasse, pousse la porte du « Sun Studio » au 706 Union Avenue à Memphis pour enregistrer deux chansons pour l’anniversaire de sa mère. Durant une pause, Il accélère un vieux blues d’Arthur Crudup « That All Right Mama » sans savoir ce qu’il faisait au juste. Le rock’n’roll était né. Une révolution musicale et culturelle était en marche. Le jeune blanc qui chantait comme un noir ouvrit la porte enfin à tous les chanteurs noirs qui n’avaient pas le droit de cité dans une Amérique raciste et ségrégationniste. James Brown, Ray Charles etc… savent ce qu’ils doivent à Elvis. 

Elvis sait qu’il doit son succès aux chanteurs de Beale Street, l’artère principale de Memphis où, adolescent, il écoutait des blues mélancoliques dans des clubs réservés aux noirs. Le corps, le sexe, la sensualité, la folie, la révolte  avaient trouvé dans cette musique du diable un moyen de libérer l’Amérique coincée et puritaine de cette fin des années 50. Le monde ne serait plus le même. Une deuxième révolution viendra d’Angleterre dans les années 60 avec les Beatles et les Rolling Stones pendant qu’Elvis tournera à Hollywood des films sans grand intérêt (mais que j’aime regarder en tant que fan). Leur laissant le soin de parachever cette libération commencée par lui 10 ans plus tôt (John Lennon dira « avant Elvis, il n’y avait rien »), il me semblait naturel, après deux albums à la Nouvelle-Orléans, de remonter logiquement le Mississipi jusqu’à Memphis le lieu de naissance du blues pour comprendre ce qui s’était passé au beau milieu des années 50.